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Désinformation et IA : Quand la technologie menace la cohésion sociale (Tribune Dr. d’Ibrahima Kalil Diakité)

Désinformation et IA : Quand la technologie menace la cohésion sociale (Tribune Dr. d’Ibrahima Kalil Diakité)

Il y a à peine trois ans, j’écrivais dans mon premier essai « Transformer l’administration publique avec l’IA : au-delà de la modernisation, la métamorphose » que l’intelligence artificielle représentait pour l’administration une opportunité historique de remodeler le service public, d’automatiser les tâches répétitives (gestion de dossiers fiscaux, délivrance de documents) et d’anticiper les besoins des citoyens grâce à l’analyse prédictive pour anticiper les crises sanitaires ou les besoins en infrastructures. Je voyais en elle le levier d’une métamorphose administrative et sociale. Aujourd’hui, je regarde les réseaux sociaux avec une tout autre inquiétude.


Ces derniers jours, les écrans des smartphones à Conakry, à Nzérékoré, à Kankan et dans toutes les préfectures de Guinée ont été saturés. Une avalanche de séries d’images générées comme Gemini par des outils d’IA accessibles à tous inonde la toile guinéenne. Des personnalités publiques, des figures politiques, des journalistes voient leurs visages déformés, leurs corps mis en scène dans des situations fictives, leurs voix imitées pour colporter des messages qu’ils n’ont jamais prononcés. En tant que spécialiste du domaine, il est de mon devoir d’alerter à nouveau, avec gravité, sur les risques néfastes de cette technologie lorsqu’elle est utilisée comme une arme de destruction massive de la vérité, et de la confiance collective.

Au-delà des agents conversationnels, comprendre la véritable nature de l’IA

Il est impératif de corriger une perception erronée répandue : l’Intelligence Artificielle ne se résume pas à ChatGPT ou à la génération d’images. Réduire l’IA à ces outils grand public est une erreur stratégique. L’IA est un spectre technologique vaste. D’un côté, nous avons l’IA Générative (celle qui crée le chaos actuel), mais de l’autre, nous avons l’IA Prédictive et l’Automatisation Intelligente.
L’IA responsable, celle que nous devons promouvoir, c’est l’automatisation des tâches répétitives dans l’administration, libérant ainsi le temps humain pour des tâches à valeur ajoutée. C’est l’utilisation de chatbots avancés pour guider les usagers dans leurs démarches administratives 24h/24, réduisant la corruption et les files d’attente. C’est l’analyse prédictive permettant d’anticiper les besoins en médicaments dans les hôpitaux régionaux ou d’optimiser la distribution d’électricité à partir des données de consommation. C’est cette IA-là qui est le moteur de la modernisation. Cependant, la même technologie sous-jacente (les réseaux de neurones) qui permet d’optimiser un réseau électrique permet aussi de lisser un visage dans une vidéo deepfake. Il est crucial que l’État et la population distinguent l’outil de son usage. Diaboliser l’IA en bloc serait se priver d’un levier de développement puissant ; l’ignorer serait signer notre arrêt de mort numérique. Nous devons maîtriser la bête, pas la tuer, ni la laisser en liberté.

Deepfakes, la matrice de l’usurpation et ses conséquences mondiales

Le deepfake, contraction de deep learning (apprentissage profond) et fake (faux) désigne une technique de synthèse multimédia reposant sur des algorithmes d’intelligence artificielle. Le terme « Deepfake » est entré dans le vocabulaire courant, mais sa dangerosité est sous-estimée en Guinée. Un deepfake est une synthèse médiatique où l’apparence et la voix d’une personne sont remplacées par des contenus synthétiques. Mais la menace évolue vers les « Warpfakes », où le contexte d’une vidéo réelle est modifié (changement d’arrière-plan, de sous-titres, de date).
L’impact sur les personnalités publiques est direct : atteinte à l’honneur, diffamation, et potentiellement, incitation à la violence. Imaginez une vidéo d’un leader communautaire appelant à la haine contre une ethnie voisine, alors qu’il n’a jamais prononcé ces mots. En Guinée, où la cohésion sociale est un équilibre fragile, une telle fausse information peut déclencher des émeutes en moins de deux heures, avant même qu’un démenti officiel ne puisse être vérifié et diffusé. La technologie permet désormais de cloner une voix avec seulement trois secondes d’audio. Les risques néfastes ne sont pas seulement politiques ; ils sont sécuritaires. La réputation, capital le plus précieux d’un leader ou d’une institution, peut être anéantie instantanément. Sans moyens techniques de vérification (forensic numérique) accessibles aux autorités guinéennes, nous sommes face à des armes de destruction massive de la réputation, utilisées dans l’ombre sans possibilité de riposte immédiate.


En Guinée, ces contenus se propagent via WhatsApp, Facebook et TikTok, amplifiant les divisions ethniques et politiques dans un contexte pré-électoral tendu.
Pour mesurer l’ampleur de la menace, il est essentiel de regarder les dégâts déjà causés ailleurs. La matrice suivante, non exhaustive, illustre la diversité des attaques et leur puissance de nuisance à travers le monde :

Ces exemples sont une projection de ce qui nous attend si nous restons passifs. Ils démontrent que les deepfakes ne se limitent pas à la sphère virtuelle : ils génèrent des pertes financières colossales, détruisent des carrières, alimentent la haine en ligne et peuvent, littéralement, faire basculer une élection.

Capture-decran-2026-03-04-a-23.37.43-1024x438 Désinformation et IA : Quand la technologie menace la cohésion sociale (Tribune Dr. d'Ibrahima Kalil Diakité)

Les risques pour la cohésion sociale et la stabilité nationale

La désinformation IA érode la confiance : les citoyens doutent de tout, y compris des preuves réelles. Elle exacerbe les tensions ethniques, incite à la violence et fragilise l’unité nationale.
À l’approche des élections législatives et communales du 24 mai 2026, le terrain guinéen est devenu extrêmement vulnérable. La période actuelle est un laboratoire à ciel ouvert pour les apprentis sorciers de la désinformation. Nous assisterons probablement à la prolifération de photomontages dégradants visant à salir la réputation d’adversaires politiques, de fausses déclarations audios conçues pour semer la discorde au sein des coalitions, et de vidéos truquées destinées à discréditer la Direction générale des élection (DGE).


L’objectif de ces campagnes est clair : éroder la confiance des citoyens. Lorsque l’électeur ne sait plus si ce qu’il voit ou entend est réel, il se retire, se méfie, ou pire, adhère au mensonge qui confirme ses propres préjugés. L’arme ultime du deepfake en période électorale est de rendre la victoire de tous illégitime aux yeux de la population, créant un vide de crédibilité propice aux contestations violentes et à l’instabilité.

Vide Juridique

La loi court toujours après la technologie, mais en Guinée, le retard est devenu un abîme. Actuellement, la Guinée s’appuie sur la Loi L/2016/059/AN du 18 juillet 2016 portant sur le Cybercrime et la Loi L/2016/060/AN sur la protection des données à caractère personnel. Bien que ces textes soient des fondations nécessaires, ils sont totalement muets sur les spécificités de l’Intelligence Artificielle générative et des deepfakes. On se trouve aujourd’hui dans une position de grande faiblesse législative. Le Haut Conseil de la Communication (HAC) veille à l’information, sans outils adaptés à l’IA.
Comment poursuivre un créateur de deepfake si la loi ne définit pas le délit de « manipulation synthétique de l’image » ?
Au niveau régional, 13 États d’Afrique de l’Ouest (dont la Guinée) ont adopté en 2025 le Cadre stratégique type et le Plan d’action de Praia 2026–2036 pour l’intégrité de l’information, ancré dans les Principes mondiaux des Nations Unies pour l’intégrité de l’information et la Recommandation UNESCO sur l’éthique de l’IA.
À l’échelle internationale, le constat est alarmant mais des initiatives émergent. Aux États-Unis, on parle de (Loi TAKE IT DOWN – mai 2025), et en Union Européenne, de (AI Act).
Ce vide juridique crée une zone de non-droit où les imposteurs opèrent en toute impunité. L’urgence est de combler ce fossé avant que la jurisprudence ne doive gérer des drames humains irréversibles.
Pour comprendre la gravité de la situation, il faut cartographier les risques. La désinformation par IA ne touche pas seulement la politique ; elle infecte tous les organes vitaux de la société guinéenne.

L’IA pour métamorphose de l’Administration

Il serait malhonnête de ne parler que des risques. Comme indiqué dans mon ouvrage « Transformer l’administration publique avec IA, au-delà de la modernisation, la métamorphose », l’IA est le seul levier capable de permettre à la Guinée de faire un bond qualitatif dans la gestion de l’État, surtout avec la publication des résultats préliminaires du Quatrième Recensement Général de la Population et de l’Habitation (RGPH-4).
Dans cet ouvrage, nous démontrons comment l’IA peut détecter les fraudes fiscales, optimiser le cadastre pour sécuriser la propriété foncière, ou personnaliser l’éducation dans les zones rurales via des tuteurs intelligents. L’objectif n’est pas de remplacer l’humain, mais de l’augmenter.
Cependant, cette métamorphose positive ne peut avoir lieu dans un environnement numérique toxique. Si la confiance numérique est brisée par les deepfakes, les citoyens refuseront d’utiliser les plateformes administratives numériques (e-gouv). La sécurité de l’IA est le prérequis de son adoption. Nous ne pouvons pas construire un hôpital numérique sur des fondations de sable informationnel. L’éthique et la régulation ne sont pas des freins à l’innovation décrite dans l’ouvrage, mais les rails qui permettent au train de l’administration moderne d’avancer sans dérailler.
Face à ce péril, l’inaction ne doit pas le modèle à privilégier. Il est urgent de passer d’une position de spectateur impuissant à celle d’acteur régulateur. Je propose les pistes d’action suivantes :
· Renforcer la loi 037 sur la cybersécurité pour cibler explicitement les deepfakes.
· Adopter une loi spécifique sur la régulation éthique de l’IA.
· Créer une unité nationale de détection IA au sein du HAC, ARTP et de la DGE.
· Campagnes d’éducation aux médias et à l’IA pour les citoyens.
· Transparence des plateformes : obligation de modération proactive.
· …

Nous sommes à la croisée des chemins. La technologie de l’IA, comme le feu, peut éclairer ou brûler. En l’espace de quelques jours, les images déformées de nos personnalités publiques nous ont montré le visage le plus sombre de cette révolution.
Si nous laissons faire, les élections du 24 mai 2026 pourraient être les premières de l’histoire guinéenne à se dérouler dans un brouillard informationnel total, où chaque vérité aura son double falsifié. La cohésion sociale, si durement acquise, pourrait voler en éclats sous les coups de boutoir de l’IA malveillante.


Mais il est encore temps de choisir la voie de la métamorphose. Non pas celle de l’administration, mais celle de notre droit et de notre conscience collective. Il est temps que la Guinée prenne son bâton de pèlerin pour exiger une régulation éthique et responsable, et qu’elle dote ses enfants des armes législatives et éducatives pour défendre, bec et ongles, le dernier rempart de la démocratie : la vérité.
Comme je l’écrivais, l’IA peut transformer l’administration. Mais elle ne doit pas, pour autant, déchirer la nation. Le législateur guinéen doit désormais agir, non pas pour entraver le progrès, mais pour que le progrès ne se fasse pas au prix de notre humanité.

Demain, il pourrait être trop tard pour recoller les morceaux d’une réalité brisée. La technologie ne doit pas être le tombeau de notre vivre-ensemble, mais le socle de notre renaissance. Agissons maintenant.

Dr. DIAKITE Ibrahima Kalil

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